« Sur la biodiversité, il n’y a pas eu de ‘grande COP’ depuis 2010 à Nagoya au Japon. En 2021, il faut un basculement et un nouveau cadre d’action réellement transformateur ! », appelle la nouvelle présidente du comité français de l’Union internationale de conservation de la nature, Maud Lelièvre, dans un entretien accordé à AEF info. Elle compte ainsi sur les grands rendez-vous internationaux de l’année, dont le congrès mondial de la nature en septembre, pour « faire converger les points de vue » vers cette ambition. Au-delà de 2021, les priorités du comité français porteront sur huit enjeux clés et la volonté de travailler davantage en partenariat avec les collectivités locales. La dirigeante plaide également pour que la biodiversité ne soit « pas qu’une composante des finances climat » mais bénéficie de financements qui lui soient « entièrement dévolus ».

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AEF info : Que retenez-vous de l’organisation du sommet One Planet le 11 janvier dernier, le premier à mettre au cœur la préservation et le financement de la biodiversité ?

Maud Lelièvre : En matière de biodiversité, la bataille de fond est de réussir à faire en sorte que ce sujet ne soit pas derrière celui du climat mais au même niveau d’attention politique. Donc, voir qu’un sommet One Planet a été organisé sur la biodiversité est positif.

Pour ce qui est des annonces de la journée, je retiens surtout le renforcement de la coalition visant 30 % d’aires protégées à horizon 2030. Tout en gardant à l’esprit qu’elle vise un objectif en termes de surface et qu’il ne faut pas oublier de viser aussi la qualité de la gestion de ces aires et assurer que le lien avec les communautés locales est respecté. Plus de 50 États sont engagés dans cette coalition, c’est une étape. J’espère qu’ils seront rejoints par d’autres et que cet engagement fort sera adopté par tous les États durant la COP 15 en fin d’année

De même, le lancement de la coalition sur la Méditerranée exemplaire à horizon 2030 a résonné avec les travaux que mène le comité français de l’UICN en lien tout d’abord avec le comité espagnol puis les comités de l’ensemble du bassin. L’idée étant de travailler à des politiques spécifiques pour la Méditerranée. Avec cette coalition, de nouveaux engagements sont pris, en matière de lutte contre la surpêche, les pollutions, pour verdir les transports maritimes… Il faudra voir comment cela se traduit. Je rappelle qu’en vue du congrès mondial de la nature, le comité français de l’UICN a déposé une recommandation visant à lutter contre la pollution plastique, un problème important en Méditerranée, avec le soutien du WWF. Nous avons également travaillé avec la fondation Tour du Valat à une recommandation portant sur les solutions fondées sur la nature en Méditerranée. Ces solutions seront au cœur des débats durant le congrès.

AEF info : D’autres éléments vous ont-ils marqués ?

Maud Lelièvre : Je retiens également l’annonce du lancement de l’initiative Prezode pour prévenir l’apparition des zoonoses. Trois membres de l’UICN ont préparé ce dispositif — Inrae, le Cirad et l’IRD — qui mobilise déjà plusieurs centaines de chercheurs sur un sujet important, alors que 60 % des maladies infectieuses qui touchent l’homme sont liées aux zoonoses. Il y a beaucoup d’attentes vis-à-vis de ces travaux de recherche, avec que s’observent très rapidement des avancées pour conjuguer efficacement santé de l’environnement, santé animale et santé humaine. Les travaux scientifiques montrent que l’émergence de nouvelles maladies infectieuses, comme le Covid-19, est liée à la dégradation de la biodiversité.

Enfin, ce sommet a été l’occasion de prendre un engagement fort en matière de lutte contre la déforestation. En juin 2021, la Commission européenne va dévoiler un projet de législation pour lutter contre la déforestation importée, un autre sujet de recommandation portée par le comité français de l’UICN. La France travaille sur le sujet avec sa stratégie de lutte contre la déforestation importée et avait lancé au G7 de Biarritz en 2019 l’alliance pour la préservation des forêts tropicales.

AEF info : Certains sujets ont-ils été oubliés durant ce sommet ?

Maud Lelièvre : Je suis restée plus perplexe vis-à-vis des annonces concernant la grande muraille verte présentée dans le thème « promouvoir l’agroécologie », car ce projet traite plutôt de la lutte contre la désertification. Les résultats attendus pour la biodiversité n’étaient pas clairement présentés alors que cela va mobiliser quatorze milliards de dollars. J’aurai davantage attendu un soutien fort à des initiatives et projets de déploiement de l’agroécologie, pour accompagner la nécessaire transition écologique de l’agriculture dans le monde, car l’agriculture industrielle représente l’une des principales pressions sur la biodiversité.

C’est également très bien que l’Agence française de développement s’engage à consacrer au moins 30 % de ses financements climat aux solutions fondées sur la nature. C’est important et nous le défendons, mais il faut veiller à ce que la biodiversité ne soit pas qu’une composante des finances climat. Financer une solution fondée sur la nature par des financements climat, en respectant le standard mondial de l’UICN, cela représente un bénéfice conjoint pour la nature et le climat, mais il faut aussi avoir des financements entièrement dévolus à la biodiversité, fléchés vers les aires protégées, la protection des espèces menacées, la recherche, le soutien aux ONG de terrain.

Le sommet reste néanmoins une étape positive de mobilisation politique dans une année décisive pour la biodiversité. La COP 15 en Chine doit être l’occasion de prendre des résolutions fortes en matière de finances, lutte contre la déforestation, préservation des océans. Sur la biodiversité, il n’y a pas eu de « grande COP » depuis 2010 à Nagoya au Japon. En 2021, il faut un basculement et un nouveau cadre d’action réellement transformateur !

AEF info : La Chine semble viser l’adoption d’objectifs « raisonnables et applicables ». N’est-ce pas contradictoire ?

Maud Lelièvre : Il faut répondre à l’urgence de la disparition de la biodiversité en mettant en œuvre des actions concrètes et opérationnelles. C’est un point crucial de la prochaine stratégie mondiale de la biodiversité qui sera adoptée à la COP. Nous demandons des évaluations régulières des progrès réalisés par les États basés sur des indicateurs fiables et communs d’ici à 2030. Nous avons des échanges directs réguliers avec le président de l’UICN, Zhang Xinsheng, qui est chinois et la Chine est maintenant un pays qui compte un grand nombre d’organisations de conservation de la nature qui sont membres de l’UICN. Elles ont envie que les choses avancent.

C’est aussi pour cela qu’il était important que le sommet One Planet se tienne en début d’année, il faut laisser du temps à la diplomatie et aux échanges et profiter de multiples rendez-vous dans l’année pour faire évoluer le curseur : le sommet Afrique-France, le congrès de l’UICN, l’Assemblée générale des Nations unies, le sommet des trois COP… Cela représente beaucoup d’étapes et autant d’occasions de faire converger les points de vue.

AEF info : Quelles sont les priorités du comité français de l’UICN que vous présidez ?

Maud Lelièvre : Le comité français est le deuxième au monde en termes de nombres de membres, derrière celui des États-Unis et devant celui de la Chine. Nous avons évidemment une priorité forte pour préparer le congrès mondial de l’UICN et finaliser son programme dense, qu’il faut actualiser avec les nouvelles dates que nous connaissons maintenant (3 au 11 septembre, Marseille). Le précédent avait été pensé il y a deux ans, avant la crise du Covid.

Pour le congrès et au-delà, nous continuons à nous mobiliser, avec nos membres, groupes de travail et commissions d’experts, sur huit enjeux clés : les espèces menacées, la préservation des écosystèmes, les aires protégées, les solutions fondées sur la nature, la biodiversité en outre-mer, la déforestation importée, l’artificialisation des sols et les alternatives aux pesticides.

Nous espérons aussi pouvoir travailler davantage avec les collectivités locales. Durant le congrès, une motion sur une idée proposée par le comité français sera d’ailleurs discutée sur le sujet. Elle avait été rejetée en 2016 à Hawaï mais nous sommes positifs et espérons qu’elle sera adoptée cette année, ce qui permettrait de modifier les statuts de l’UICN et d’intégrer ces collectivités en tant que membres de l’UICN qui ont beaucoup d’attentes en matière de biodiversité. Et peuvent, en tant que parties prenantes d’initiatives de terrain, jouer un rôle accélérateur.

AEF info : Où en sont les motions préparées par le comité français en vue du congrès ?

Maud Lelièvre : 128 motions avaient été retenues pour être débattues lors du congrès, dont 18 rédigées par le comité français. Ce dernier ayant été reporté, 109 d’entre elles ont été adoptées en ligne par vote électronique en octobre, dont quatorze du comité français. Au final, il reste 19 motions en débat dont quatre rédigées par le comité français, portant sur les mammifères marins, les vieilles forêts en Europe, la planification des espaces maritimes et l’impact des activités minières.

Au-delà des débats sur ces motions, quatre sommets se tiendront durant le congrès : l’un sur la jeunesse, un second sur les collectivités locales, un troisième sur les entreprises et un quatrième sur les populations autochtones. Ainsi que de nombreuses conférences scientifiques et pratiques, durant la première partie du congrès, le forum, mobilisant le savoir des 1 300 organisations et des 15 000 experts de l’UICN.

La force de l’UICN, c’est ce réseau d’expertise. D’ailleurs, la crise du Covid-19 a révélé un fort besoin de coopération et à ce titre, la France pourrait davantage être productrice d’outils : elle possède des moyens, de l’expertise et pourrait ainsi davantage ouvrir ses données, les mettre à disposition d’autres États.

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